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PJ
392 messages
[RETINES] Ararat
» 19.10.2002 » 16:35:11
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« édité par JB le 11.12.2004 » 16:55:28 »

On n'oublie rien de rien, on ne s'habitue pas non plus

OldDoc
2 messages
Re : [CONTREPOINT] Ararat
» 21.10.2002 » 00:22:40
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Intéressant article, ACS-1, sur un film en effet bien intéressant... Et ça donne envie de réagir et de prolonger un peu...

Tu écris : « Ararat est un film passionnant, cela ne fait aucun doute. Pourtant, il ne nous apprend finalement rien - ou presque - sur le génocide arménien lui-même »… En fait, quelqu'un qui ne saurait rien sur le génocide arménien, apprend quand même pas mal de choses en voyant ce film : que ce génocide a existé, d'abord - qu'il a égalé et peut-être surpassé en horreur certains de ses concurrents au palmarès de la honte de l'humanité - qu'il y a eu une résistance armée arménienne - que la communauté internationale était au courant... que des Turcs (pas seulement le gouvernement) continuent à nier le génocide... et on apprend aussi quels sont les arguments des Turcs pour « justifier » les « événements de 1915 », dans une position bizarre de négation/aveu...

« La mémoire par l'art »
C'est en effet un sujet important du film... La trace de l’événement, la représentation de l'horreur, etc... C'est à cela qu'Egoyan réfléchit, sans donner - je suis d'accord avec toi - de réponse très tranchée... Il est probable qu'Egoyan admire par dessus tout le tableau de Gorky et, concernant le cinéma, il « préfère » peut-être, pour évoquer le génocide, les images de paysages ramenées de Turquie par Raffi et les récits qui les accompagnent aux images reconstituées du « film de Saroyan »... En même temps, contrairement à certains, je ne pense pas qu'Egoyan rejette catégoriquement un film comme « celui de Saroyan » : il ne se serait pas donné la peine de « le tourner » lui-même (c'est ce qu'il fait, non ?) uniquement pour le démonter ! Cette position, sur un tel sujet, serait il me semble intenable de la part d’un cinéaste, sauf dans une optique de parodie (ce qui n’est bien sûr pas le cas ici !). Même si ce n'est pas le genre de film qu'Egoyan souhaite faire personnellement à propos du génocide, je crois qu'il respecte cette démarche de la part de son personnage de vieux cinéaste voulant faire cela avant d’arrêter de tourner... Ca fait un peu penser à Polanski voulant faire Le Pianiste sur le ghetto de Varsovie (où il a vécu enfant et dont il n'avait jamais parlé dans son oeuvre pourtant déjà riche de nombreux films)... Il y a d'ailleurs un point commun entre les deux films, c'est la place de l'art (la peinture de Gorky / la musique de Spielzman… mais aussi finalement le cinéma, dans les deux cas) comme affirmation de l’humanité face à la barbarie...
A propos d’ Ararat, il a beaucoup été question plus ou moins directement du fameux débat sur l'indicible, le non-représentable quand il s’agit de l’horreur génocidaire. Ce débat, depuis le film Shoah, est verrouillé par Claude Lanzmann (l’auteur de ce film magnifique), et par de nombreux intellectuels à sa suite. En gros, Shoah, avec des vues de paysages polonais et de témoins racontant les faits, proposerait les seules images aujourd'hui acceptables ; seraient inacceptables, par contre, les images d'archives (comme dans Nuit et brouillard) et encore plus les images de « reconstitution » (comme dans La Liste de Schindler, ou encore pire sans doute, du point de vue de Lanzmann : La vie est belle). Le « consensus » des cinéphiles sur cette question me semble critiquable et a un petit côté police de l’art et de la pensée (une sorte de « politiquement correct »). Je ne suis pas sûr qu’Egoyan participe à ce consensus.
Les vraies questions à poser ne sont-elles pas celles des intentions du cinéaste, de la vérité (plus que du « réalisme »), et du résultat (l’effet sur le spectateur, ce qu’il en retient) ? De ces trois points de vue, je ne comprends pas bien pourquoi un film comme La liste de Schindler ou le « film de Saroyan » dans Ararat devraient être « condamnés » - même si on peut préférer un autre cinéma, moins classique, moins « américain ».

« Un film sur le génocide arménien ? »
Bonne question. C'est vrai, plus qu'un film historique sur le génocide arménien, Ararat est un film sur la relation à cette histoire : reconnaissance ou négation, mémoire et transmission de cette mémoire. Mais l’intérêt du film d’Egoyan ne se réduit pourtant pas à l’aspect historique ni à la question de la négation du génocide, ni même à celle de la représentation (l’art et l’histoire, l’art et la mémoire). Les personnages ne sont pas seulement des gens qui participent à un film sur le génocide arménien (le « film de Saroyan ») : ce sont certes - pour la plupart - des individus appartenant à trois générations de survivants du génocide et subissant, plus de 85 ans après, le poids de la mémoire (ou de la négation) de cet événement dans leur destin individuel… Les questions qu’ils se posent (que pose Egoyan et qu’on se pose en regardant son film) sont liées à celles de leur identité et de la vérité, mais elles dépassent celles de leur seule « identité sociale » (être arménien, être turc) ou de la seule vérité historique (reconnaître ou nier le génocide, le représenter de telle ou telle façon) : il est question d’identité personnelle (ce qu'on est, les choix qu'on fait : ce qu'on choisit d'être) et de relation à la vérité dans sa vie personnelle et dans sa relation aux autres : voir la relation de Raffi à sa petite amie, celle d’Ani (la mère de Raffi) à sa belle-fille et à ses ex-maris décédés, celle du douanier (qui interroge Raffi) à son fils homosexuel et à Raffi, celle de Saroyan à l’acteur turc…
Pour toutes ces raisons : oui, ce film est passionnant. Il a le grand mérite de ne pas être manichéen, de ne pas donner de réponses tranchées, comme dit ACS-1. Il est émouvant et il fait réfléchir en même temps. Il soulève des questions « morales » qui nous concernent tous…

Deux images en prime pour ceux qui auront lu jusque là : une reproduction du tableau d’Arshile Gorky (La Mère et l’enfant) :



et celle d’une affiche trouvée sur ce site :
http://armeniangenocideposters.org/




« édité par OldDoc le 21.10.2002 » 09:22:29 »

PJ
392 messages
Re : [CONTREPOINT] Ararat
» 21.10.2002 » 13:09:19
» répondre

Tout à fait d'accord avec ce qui vient d'être dit, ça complète parfaitement (voire plus) mon article, merci beaucoup.

Je voulais ajouter : les réactions turques au film ont été radicales, rien d'étonnant à cela. Le gouvernement turc a condamné et censuré le film en le taxant ni plus ni moins de révisionnisme, car selon lui il n'y a pas eu génocide mais guerre civile, et autant de Musulmans (sinon plus...) ont été tués à la même période. Intéressant aussi quand on sait que les images les plus "fausses" d'"Ararat" selon le gouvernement turc sont en vérité les plus "vraies" historiquement, puisqu'il s'agit de celles du film de Saroyan...

L'ambassadeur d'Arménie en France s'est fait explosé sa caisse le soir de la projection au festival de Cannes, et il y a de fortes chances pour que des extrêmistes turcs soient là-dessous (c'est même sûr !).

D'autres ont-ils vu le film ?

« édité par PJ le 21.10.2002 » 13:13:57 »

On n'oublie rien de rien, on ne s'habitue pas non plus

undDa
95 messages
Re : [CONTREPOINT] Ararat
» 21.10.2002 » 14:13:34
» répondre

oui moi je l'ai vu

ce film n'est pas ce qu'on peut dire parfaitement réussi, je m'explique: le fond qui a été décrit par les deux messages précédents est traité dans une forme et une mise en scène très ambitieuse du film dans le film que je ne trouve pas parfaitement maîtrisée: j'ai préféré ses deux films précédents, "de beaux lendemains" et à un degré moindre "le voyage de felicia"

c'est quand même un bon film avec un sujet important, traité de façon originale...

« édité par undDa le 21.10.2002 » 14:14:56 »

"Look in the mirror, can you see the light?
I know you could cause your ass is white"

OldDoc
2 messages
Re : [CONTREPOINT] Ararat
» 21.10.2002 » 16:19:11
» répondre

Pour Unda :

possible que le film ne soit pas entièrement réussi, sa forme complexe pas "totalement maîtrisée"... mais j'aurais tendance à penser que cela est en accord la difficulté du sujet traité par Egoyan et la sincérité de sa démarche (il n'a pas réponse à tout, n'est pas forcément "clair" sur tout, etc...).

Pour ACS-1 :

Intéressant la réaction des Turcs - et le fait que les images qui les ont le plus choqués sont celles du « film de Saroyan »... Cela confirme qu’on peut se poser des questions sur le bien-fondé d'une « condamnation » sans appel de ce genre de films « hollywoodiens » - même si, je le répète, ce n'est pas ce qu'il y a de mieux, et s'il est souhaitable aujourd'hui de faire (aussi) autre chose...

Trois extraits d’interview pour mieux comprendre la position (nuancée) d’Atom Egoyan :

- dans « Repérages » (n°32, septembre 2002) : « le film d’Edouard (Saroyan) n’est pas forcément mauvais, mais c’est un film de genre réalisé par un homme de 75 ans comme il en réalisait trente ans auparavant. Il est démodé, mais les raisons pour lesquelles il le tourne sont valables »... plus loin, Egoyan parle du « style excessif » du réalisateur... dit qu’il « montre ce que je ne voulais pas montrer » (mais qu’il a quand même montré, puisque les images sont dans son film !)...

- dans « L’Humanité » du 4 septembre : « Je ne peux pas juger le film d’Edouard Saroyan, ce serait trop cruel. Il a le style démodé d’un vieux monsieur qui a essayé de le tourner toute sa vie durant, mû par une envie impérieuse. C’est une bonne raison de faire du cinéma. Et si des spectateurs s’identifient à ce mode de représentation-là, ce n’est pas moi qui vais les punir ».

- dans « Repérages » à nouveau, en réponse à la question « Votre film sera-t-il projeté en Turquie ? » : « Je ne sais pas. Des critiques turcs qui l’ont vu ont été absolument horrifiés. C’est comme s’ils n’avaient pas vu le film mais seulement certaines images, les mariées brûlées, le viol (des images du « film de Saroyan »)... Ils ont considéré cela comme une insulte à leur pays. Ils n’ont pas réellement entendu toutes les questions que j’ai voulu soulever (...). Finalement, sans ces scènes-là, le film n’aurait pas provoqué ces réactions, et c’est une saine provocation. »



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